« Pleure pas. C’est pas grave. Ça va aller. » C’est vrai. Nous savons très bien que la douleur* est bien souvent éphémère. Voir ses parents partir au travail, se cogner ou tomber : autant de peines qui seront très vite oubliées.

Mais l’enfant ne le sait pas. Même s’il pleure plus de peur que de mal, il pleure de bon cœur. Les pleurs sont un moyen d’expression : peur, colère, douleur, fatigue… Ils permettent à l’enfant d’exprimer une émotion. Exprimer* signifie « faire sortir en pressant« .  C’est très visible chez l’adulte, il suffit de comparer.

Comparons alors. Voici un enfant sautillant gaiement (on sautille rarement tristement me direz-vous) dans le salon… quand tout à coup son arcade sourcilière rencontre la table basse. Pleurs.

Dans ce même salon, voici un parent marchant nu-pied avec insouciance… quand tout à coup ses orteils butent violemment contre… allez, au hasard : un jouet abandonné. Aïe ! La réaction de l’adulte impliquera inévitablement la parole (P..ain de m…de qu’es-ce que f… ce p…ain de jouet à la c… au milieu du salon ! p..ain j ai mal m…de*). L’enfant n’a pas cette capacité (ni ce vocabulaire, j’espère)

Et là je pourrais glisser tout naturellement sur le système limbique et le rôle du néocortex dans la maîtrise des émotions, le problème pour les parents étant que le néocortex n’acquiert un peu de maturité que vers l’âge de raison (y a pas de hasard ma p’tite dame). Mais ce n’est pas le sujet.

Reprenons. L’enfant ne pouvant exprimer son ressenti par la parole, que fait-il ? Il pleure. Quelle est la réaction classique des adultes face à ces pleurs ? Le réconforter en lui assurant que ça va passer, que ce n’est pas grave, lui fourrer sa tétine dans la bouche. Autrement dit, nier son ressenti (car pour lui, si, c’est grave)

Pourquoi l’empêcher ainsi de s’exprimer ? Hein, pourquoi ? Parce que ça casse les oreilles. Pas faux. Et que ça fait mal au cœur de les voir pleurer. J’acquiesce. Qu’en plus y a de la morve qui coule et toussa. Très vrai. M’enfin faut quand même le laisser s’exprimer. Si, si.

Thor qui pleure après avoir tapé trop fort sur son marteau, par Alberto Varanda

Parfois, il pleure alors qu’il sait parler. Là, c’est tout simplement comme les adultes : l’émotion est trop forte, pleurer fait du bien. Les scientifiques supposent que pleurer permet d’évacuer des hormones de stress. D’autres expliquent que pleurer libère des endorphines (hormones du bien-être).

Pourquoi ne s’exprime-t-il pas par la parole ? Soit parce qu’il ne sait pas parler (trop jeune, handicap…), soit parce qu’il n’a pas acquis le vocabulaire permettant de nommer et reconnaître ses émotions. Ah ah, nous entrons encore dans un autre sujet là. On verra ça dans un autre article. 

Attention, je ne parle pas de laisser pleurer un bébé qui demande de l’attention, a faim, froid… Juste de ne pas nier ses sentiments quand il pleure parce qu’il a mal, a eu peur, est triste… S’il pleure, les adultes autour de lui peuvent l’aider. Un câlin plein d’empathie et de compassion, en lui disant qu’on comprend, ou bien qu’on ne comprend pas mais qu’on voit qu’il va mal, et qu’il peut pleurer si ça lui fait du bien. Chez nous, 20 à 45 secondes suffisent (même si le câlin peut se prolonger).

Tout ceci m’évoque la méthode Solter : 

« Les pleurs sont « un mécanisme naturel de soulagement du stress, qui permet aux enfants de se remettre des effets d’expériences effrayantes ou frustrantes vécues antérieurement ». L’affirmation de ce besoin fondamental de l’enfant implique par conséquent le respect de ces larmes et rejette donc le comportement habituel qui vise à vouloir calmer l’enfant à tout prix. » Extrait de cet article sur Les Vendredis Intellos (VI).

A nuancer avec cet article de Christine Klein, encore sur les VI (j’aime bien les VI ). J’y renvoie car il expose très bien mes questionnements sur l’application de cette méthode, notamment sur l’intention (dernier paragraphe), et l’adéquation avec mon ressenti. Cette citation du biologiste Zahavi* est fondamentale à mes yeux :

« Les larmes […] n’apparaissent que chez une personne qui ressent de profondes émotions, elles ne sont pas faciles à simuler. Elles envoient un message clair : mes sentiments sous-jacents sont réels et, par conséquent, doivent être pris au sérieux. Les larmes révèlent notre état le plus vulnérable, indiquent que toutes nos défenses se sont effondrées. »

Et je laisse la parole à Christine Klein pour la conclusion (la sienne en fait, que je partage):

« Alors oui à l’accueil des pleurs des bébés, des enfants, des ados, des adultes, de TOUS, mais de la façon qui nous semble juste, alignée avec ce que nous sommes et ce que nous sommes en capacité de  donner à ce moment-là.  »

 

Bonus : Le refrain de la chanson de François Feldman me revient immédiatement en tête : Faut pas pleurer / T’es le plus fort…  Ca y’est, vous l’avez en tête aussi ? Agaçant, hein ?


* Je parle bien évidemment des petits maux, pas des vrais bobos : genre un doigt coupé, une hémorragie, un oeil crevé, un décès… On se comprend.

* Empr. du lat. class. exprimere avec changement de conjugaison « faire sortir en pressant, montrer, représenter, exposer, reproduire » Voir le site du Cnrtl

* Bon à savoir : l’utilisation de gros mots aide à gérer la douleur. C’est prouvé, par expérience personnelle ET par une étude d’une université britannique.

* Cultivons-nous un peu : Zahavi est l’auteur de la très intéressante théorie du handicap, et de la stratégie mafieuse du coucou

Publicités